Les révolutionnaires de bistrot : quelle insurrection dans les cafés ?

Guelia DELERINS. Courrier International pour Direct Matin n°990, 8.12.2011

Lorsque je me suis installée en France, il y a une vingtaine d’années, c’est dans les cafés que je me suis familiarisée avec la politique locale, là où, comme on dit ici, on “refait le monde”. Cet exercice de démocratie a beau être purement français, il n’avait rien de dépaysant pour une Soviétique habituée aux débats dans les cuisines moscovites. J’ai retrouvé dans les cafés la fonction sociale de cette pièce, où on se réunissait pour échanger des idées. Le premier café parisien que j’ai fréquenté se trouvait près du Palais-Royal. C’est sur sa terrasse, entre le Louvre et l’Opéra, que j’ai vraiment compris comment la Révolution française avait pu se produire. Les chaises des terrasses sont tournées vers les passants. On vient ainsi regarder passer les gens*. On est même carrément sur leur chemin. Les tables voisines sont si proches que vos voisins s’invitent volontiers dans vos échanges. Et je suis persuadée que c’est cette familiarité avec la rue qui expédie si aisément les Français sur les barricades. En 1721, Montesquieu écrivait : “Si j’étais le souverain de ce pays, je fermerais les cafés, car ceux qui fréquentent ces endroits s’y échauffent fâcheusement la cervelle.” Je me suis aperçue par la suite que l’impression d’intimité avec la Révolution, que j’avais ressentie dans ce café désormais tranquille et respectable du Palais-Royal, était bel et bien fondée. C’est là, sous les arcades, que l’on commentait les œuvres interdites de Rousseau et de Voltaire. A côté de moi, un couple très comme il faut sirote un café accompagné d’un verre d’eau pour lui, un Perrier citron pour elle. Je les entends citer les noms de Sarkozy, Hollande. Aucun doute, les élections approchent. Comme tout le monde, les Français pestent contre leur classe politique et déplorent de ne rien pouvoir changer. Aucun besoin de tendre l’oreille, leur table touche mon genou.

“Quand tu vois les députés, s’exclame la dame, tu te croirais devant une foire aux bestiaux…
— Tu voudrais que l’Assemblée ressemble à l’Académie des sciences ? rétorque son compagnon. Ce sont des élus, ils sont comme leurs électeurs.”

Le parlement du peuple

Je passe rive gauche. Me voici dans le tout premier café de Paris, créé par l’Italien Francesco Procopio au XVIIe siècle. Jean-Paul Marat vivait dans le quartier et fixait souvent des rendez-vous dans cet établissement. C’est là qu’un jour de juin 1792, décision fut prise de marcher sur les Tuileries. C’est là que fut coiffé le premier bonnet phrygien. Mes amis et moi nous retrouvons également souvent à Montparnasse, il y a toujours quelqu’un pour décider d’un rendez-vous à la brasserie La Rotonde. Au début du XXe siècle, c’est ici que se jouait l’avenir du monde, entre deux verres d’absinthe. La Rotonde était le repaire de tous les anarchistes d’Europe, souvent assis à la table voisine de celle de Lénine ou de Leonid Krassine [un influent diplomate bolchevique]. Trotski y organisait de bruyantes réunions – les procès-verbaux de la police qui les dispersait en gardent la trace. Une autre révolution, celle des étudiants de 1968, a elle aussi éclaté à proximité.

Balzac disait : “Le comptoir d’un café est le parlement du peuple.” Les Français se contentent, pour leur petit déjeuner, d’un café accompagné d’une tartine ou d’un croissant. Et ils le prennent de préférence au bistrot. Sans cela, comment pourraient-ils appréhender la journée à venir ? Bien sûr, les présidents fêtent aussi leurs victoires dans des cafés. C’est près de l’Opéra, depuis le premier étage du fameux Café de la Paix, que Georges Clemenceau a assisté au défilé des troupes françaises après leur victoire dans la Première Guerre mondiale. En 1944, cet établissement fut le premier à recevoir le général de Gaulle, qui y célébra la libération de Paris. En 2007, Nicolas Sarkozy, quant à lui, alla fêter son élection au Fouquet’s, sur les Champs-Elysées.

Me revoici dans un café, à une demi-heure à pied de la Bastille. Et je me dis que ma comparaison avec les cuisines de l’époque soviétique ne tient pas la route. Certes, la France est en crise, et bien au-delà des questions financières. C’est un pays qui a toujours cru en l’Etat, or la crise grecque, ajoutée à la dette publique française, a complètement désacralisé l’Etat. Certes, ici aussi on entend souvent la question qui lançait les débats dans les cuisines soviétiques : “Mais moi, qu’est-ce que je peux faire ?” La ressemblance n’est pourtant que superficielle. Ce n’est pas pour rien qu’après les événements de 1968, les pouvoirs publics ont pris la précaution de faire goudronner les rues pavées des quartiers d’étudiants.

Note : *En français dans le texte.
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